Antibiorésistance : une conférence à Saint-Nazaire pour comprendre cette “pandémie silencieuse”
La conférence gratuite, ouverte au grand public comme aux professionnels de santé, aura lieu au Centre hospitalier de Saint-Nazaire, ce lundi 8 décembre à 19h.
L’antibiorésistance, c’est la capacité que développent certaines bactéries à résister aux antibiotiques, rendant les traitements de moins en moins efficaces. Ce phénomène a pris en quelques décennies une ampleur telle, qu’il menace aujourd’hui notre capacité à soigner des infections pourtant banales. Depuis 2016, la lutte contre l’antibiorésistance est d'ailleurs reconnue comme une priorité mondiale par les Nations unies. À Saint-Nazaire, le Dr Dorothée Boisseau, infectiologue au Centre hospitalier, référente médicale Développement durable, qui vient d’obtenir le trophée de la « Marianne du Climat », animera en compagnie d'autres professionnels une conférence pour sensibilier le public. Entretien.
Dr Boisseau, l'antibiorésistance est-elle un phénomène nouveau ?
Rappelons tout d'abord que la découverte des antibiotiques, c’est une découverte absolument fabuleuse. Elle a permis de stopper des maladies qui faisaient des ravages comme la lèpre, la peste, la tuberculose, de nombreuses infections pulmonaires, ou encore la syphilis… Du jour au lendemain, on a disposé d’armes thérapeutiques qui ont complètement changé la médecine. C’est pour cela que les antibiotiques sont si précieux. L’action antibiotique a été mise en évidence dans les années 1920 par Alexander Fleming. Leur utilisation massive en médecine a ensuite commencé rapidement, et très vite, Fleming lui-même s'est rendu compte qu’il existait des souches de bactéries capables de résister. Autrement dit, on a découvert les antibiotiques, et on a découvert l’antibiorésistance quasiment dans la foulée, quelques années après seulement.
Quelles seront les conséquences de l’antibiorésistance dans les années à venir ?
Aujourd’hui, on estime à environ 5 millions par an le nombre de décès liés à des impasses thérapeutiques dues à l’antibiorésistance, et les projections montent jusqu’à 10 millions de morts par an à l’horizon 2050 si rien ne change. Cela signifie que, sans mesures fortes, l’antibiorésistance pourrait devenir l’une des premières causes de mortalité au monde, devant les maladies cardiovasculaires. Concrètement, une infection urinaire « toute simple » qui se réglait avec quelques comprimés demande désormais, chez certains patients, des perfusions à l’hôpital ou à domicile. À Saint-Nazaire, on peut dire que toutes les semaines, nous avons au moins un patient pour lequel la résistance complique sérieusement la prise en charge. Nous sommes tous égaux face à l’antibiorésistance, il n'y a pas de prédisposition génétique, ni de déterminisme socio-culturel. Cela dépend avant tout de nos expositions au cours de la vie, et c'est sur ces points que l'on peut agir. Les antibiotiques que l’on a reçus, ceux utilisés chez les animaux, ou encore l’environnement dans lequel on baigne.
Il faut donc prendre moins d'antibiotiques ?
Il y a toujours eu des préconisations sur le bon usage des antibiotiques, donnés à bon escient. La première question à se poser, c’est surtout : comment faire pour en avoir moins besoin ? La clé, c’est la prévention. Moins on tombe malade, moins on a recours aux antibiotiques. Cela passe par des gestes très simples : se laver les mains régulièrement, notamment dans les transports en commun. Un autre pilier, c’est la vaccination, car elle peut réduire l'utilisation des antibiotiques en diminuant l'incidence de certaines maladies bactériennes. En tant que patient également, il ne faut pas avoir recours à l'automédication. Enfin, l'antibiotique qu'on ne va pas utiliser doit être ramené en pharmacie, où il sera recyclé. Si vous le jetez à la poubelle, ou pire que vous le jetez dans les toilettes, il se retrouvera dans le réseau d'assainissement.
La santé environnementale est-elle donc aussi en jeu ?
Oui, très clairement. L’antibiorésistance concerne aussi notre environnement. Les antibiotiques que nous prenons, tout comme ceux donnés aux animaux, se retrouvent dans les excrétas, puis dans les stations d’épuration, qui ne sont pas conçues pour les arrêter. Une partie repart donc dans les milieux aquatiques, et continue d’agir sur les bactéries, mais aussi sur les champignons, les algues. Ils peuvent ensuite revenir jusqu’à nous via l’eau, les cultures irriguées, ou les animaux qui fréquentent ces milieux. L’autre partie, plus solide, finit en boues utilisées en épandage sur les champs. Là encore, des résidus d’antibiotiques se retrouvent dans les sols et les plantes. On est vraiment face à une boucle continue antibiotiques–environnement–vivant. Dans ce contexte, les bactéries résistantes ont un avantage. La présence d’antibiotiques va éliminer les bactéries sensibles et laisser prospérer les résistantes. On parle d’une pandémie silencieuse, parce qu’il y en a partout, mais qu’on en parle encore trop peu. On oublie souvent qu’il existe un “microbiote de la nature”, et tout cela nous revient comme un boomerang. C’est pour cela qu’on insiste sur la notion d’“une seule santé”. Notre santé humaine, la santé animale, et la santé environnementale sont intimement liées.
Quel rôle les vétérinaires ont-ils à jouer ?
Des mesures vétérinaires sont désormais prises pour lutter contre l'antibiorésistance. Depuis 2006 par exemple, l'Union européenne a interdit l'utilisation d'antibiotiques favorisant la croissance des animaux. Les plans Écoantibio permettent aussi de réduire les risques d'antibiorésistance et de promouvoir le bon usage des antimicrobiens en médecine vétérinaire. Ces restrictions drastiques ont été très bien suivies, pour réduire l'antibiorésistance induite par les animaux. Si vous consommez par contre de la viande d'origine asiatique, ou d'Amérique du Sud, ou même des Etats-Unis, particulièrement les bovins, vous pourrez avoir de la viande enrichie en antibiotiques.
Un autre aspect assez méconnu du grand public concerne l'usage des désinfectants ?
Un désinfectant, c’est un biocide. Il tue les bactéries, les champignons, certains virus. En ce sens, il se comporte un peu comme un antibiotique appliqué sur les surfaces. Utilisé à bon escient, par exemple à l’hôpital, entre deux patients, sur des surfaces à risque, il est évidemment indispensable. En revanche, l’utiliser à tout bout de champ pour désinfecter son intérieur, n’a aucun intérêt sanitaire. Ces produits participent eux aussi au développement de l’antibiorésistance, mais c'est un aspect encore très méconnu du grand public. Il faut acheter des détergents et non des désinfectants. Et pourtant, 7 français sur 10 utilisent de la Javel chez eux. Des études montrent également que les bébés qui grandissent dans des environnements « ultra désinfectés », par exemple qui marchent à quatre pattes sur des sols javellisés en permanence parce qu’on veut les protéger de tout, ont un microbiote très pauvre. Or un microbiote pauvre, c’est plus de risques d’infections, une moins bonne défense immunitaire… et un lien démontré avec l’augmentation de l’obésité.
Est-ce qu'il existe des alternatives aux antibiotiques ?
Des étude sont réalisées sur les phages, notamment au CHU de Lyon. Ce sont des organismes qui pourraient manger les bactéries dans certaines situations. Mais effectivement, on n'a pas beaucoup d'alternatives. On tente de rechercher d'autres classes d'antibiotiques, mais il y en a peu de découvertes récemment. Tous ces aspects seront abordés lors de la conférence de lundi autour de 3 grandes questions. Quels sont les principes essentiels à connaître pour comprendre et prévenir l’antibiorésistance ? Comment les vétérinaires abordent-ils l’antibiothérapie, et quel est leur rôle dans la lutte contre l’antibiorésistance ? Quelle influence les désinfectants utilisés par les professionnels et le grand public exercent-ils sur l’émergence ou la prévention de l’antibiorésistance ? J'y serais accompagnée du Dr Julia Brochard, infectiologue, de Brice Maytié, vétérinaire, et Blandine Placet, pharmacienne hygiéniste.
Conférence sur l'antibiorésistance • Le lundi 8 décembre 2025 de 19h à 21h • Centre Hospitalier de Saint-Nazaire • 11 bd Georges Charpak • Salle Glénan (accessible depuis le Hall de la Cité sanitaire) • Accès libre et gratuit.

