« Depuis 25 ans, rien n’avance » : pourquoi le maire de Saint-Joachim veut présider le SBVB
Raphaël Salaün se présente à la présidence du Syndicat du bassin versant du Brivet pour changer la gestion hydraulique des marais. Après avoir contesté en justice la première élection, annulée par le tribunal administratif, il sera de nouveau candidat le 13 octobre face à Éric Provost.
Dans son bureau, à Saint-Joachim, Raphaël Salaün nous montre une carte du bassin de Brière-Brivet. Sur les murs, une vue aérienne dévoile la cartographie de la commune et de ses sept îles d'Aignac, Bais, Brécun, Fédrun, Mazin, Ménac et Pendille. L'eau, omniprésente, fait partie du quotidien. Mais lorsque les niveaux montent, elle peut aussi devenir une menace. En 2001, 2008, 2014, puis de nouveau en 2026, Saint-Joachim a été confrontée à des épisodes d’inondation. Pour le maire, qui entame son deuxième mandat, ces épisodes successifs montrent les limites de la gestion hydraulique actuelle. Et depuis l’entrée de sa commune au SBVB en 2010, Raphaël Salaün estime que les avancées se font toujours attendre. C'est pour changer de stratégie, et faire entendre ses préoccupations, qu'il a décidé de se présenter, en mai dernier, face à Éric Provost, conseiller municipal à Saint-Nazaire, premier vice-président de Saint-Nazaire Agglomération, président du Parc naturel régional de Brière et président sortant du SBVB. Le scrutin du 19 mai a été annulé après un recours du maire de Saint-Joachim. Une nouvelle élection est prévue le mardi 13 octobre à Pontchâteau. À quelques jours du vote, nous avons rencontré Raphaël Salaün pour comprendre les raisons de sa candidature. Entretien.
Pour commencer, quel est le lien entre Saint-Joachim et le SBVB ?
Je viens de débuter mon deuxième mandat de maire et mon quatrième mandat d’élu. Saint-Joachim est entrée au SBVB en 2010, à la demande de la commune. Mon prédécesseur, Marc Justy, qui a été maire pendant quatre mandats, ne souhaitait pas rejoindre le syndicat à l’époque. En rejoignant le SBVB, nous avons voulu montrer notre bonne foi et notre volonté de travailler avec les autres communes. Nous espérions qu’en faisant confiance à cette organisation collective, les choses finiraient par avancer. Saint-Joachim représente environ 45 % du territoire géré par le SBVB, soit 8 600 hectares. Nous sommes à cheval entre les marais de Brière et de la Boulaie, au milieu des îles et des marais. Nous sommes donc directement concernés par toutes les décisions qui touchent à la gestion hydraulique du territoire.
À quand remontent les problèmes ?
Nous vivons avec les marais et nous subissons les conséquences des variations de niveau d’eau. Il faut gérer les périodes de fortes pluies, les inondations, mais aussi les épisodes de sécheresse. Cette année, la montée des eaux a touché les installations techniques de l’EHPAD de l’île de Brécun. Les 84 résidents ont de justesse échappé à une évacuation, mais il a fallu pomper l’eau en continu pour protéger les locaux en sous-sol. Au collège, nous rencontrons également des difficultés lorsque l’eau déborde, avec des sanitaires qui deviennent inutilisables. En 2001, le niveau de crue avait atteint une cote supérieure de 20 centimètres à celle de la crue centennale de 1936. Selon les relevés que nous suivons, le niveau de 2001 a lui-même été dépassé de 5 centimètres en 2026. Nous avons connu des inondations en 2001, en 2008 et en 2014. Les petits travaux de “zigzags” réalisés en amont sur les cours d’eau pour ralentir l’écoulement ne suffisent pas à compenser l’urbanisation. Lorsque des champs deviennent des lotissements ou des zones d’activité, l’eau ne s’infiltre plus de la même manière dans les sols. Elle ruisselle davantage et arrive plus rapidement en aval. Le changement climatique joue aussi un rôle dans l’intensification des phénomènes que nous observons. Il faut donc se demander pourquoi, malgré ces épisodes successifs, nous sommes toujours confrontés aux mêmes difficultés.
Sur la carte que vous nous montrez, vous avez entouré quatre exutoires. À quoi correspondent-ils ?
Ce sont les quatre principaux points d’évacuation de l’eau vers la Loire : Méan, le Priory, Martigné et La Taillée. La carte indique leurs capacités théoriques par cycle de marée de huit heures. Méan représente 700 000 mètres cubes par cycle, soit 41 % de la capacité totale. La Taillée est donnée pour 400 000 mètres cubes, soit 23 %. Le Priory représente 380 000 mètres cubes, soit 22 %, et Martigné 225 000 mètres cubes, soit 14 %. Au total, cela représente une capacité théorique de 1,705 million de mètres cubes par cycle de marée. La carte indique toutefois une évacuation moyenne théorique d’un million de mètres cubes par cycle. Il faut bien comprendre que les quatre exutoires ne jouent pas tous le même rôle. Méan est le principal point de sortie pour la partie ouest du marais de Brière. Les trois autres contribuent davantage à l’évacuation des eaux de la Boulaie et de celles qui descendent du Brivet.
Selon vous, où se situent les principaux blocages ?
Il faut regarder les aménagements réalisés au fil des décennies. Prenons le Priory, par exemple. Au cours des 60 dernières années, huit infrastructures ont été ajoutées le long d’un canal d’environ 15 mètres de large, en empiétant à chaque fois sur sa largeur. À son extrémité, le passage sous la voie ferrée qui dessert le terminal charbonnier ne mesure plus que trois mètres de large. Pour moi, c’est un problème majeur, on demande à l’eau de s’évacuer par des passages de plus en plus étroits, sans avoir adapté le réseau à ces aménagements successifs. J’ai aussi fait une expérience en 2014, à Trignac, qui illustre les difficultés d’écoulement. À marée basse, avec les vannes ouvertes, j’ai jeté un bouchon de liège dans le Brivet. Malgré le débit important du canal qui arrivait de Trignac, le bouchon est resté quasiment sur place. Il faudrait notamment étudier un système de type Venturi, qui permettrait de créer un effet d’aspiration pour entraîner l’eau du canal vers le Brivet. Sans cela, l’eau s’accumule en amont et les niveaux montent. Après les inondations de 2014, nous nous étions déplacés en sous-préfecture. À Trignac, des habitations avaient également subi d’importantes inondations. Le sous-préfet s’était engagé à faire avancer de grands travaux sur les exutoires pour améliorer l’évacuation de l’eau. Mais, depuis, les travaux que nous attendions n’ont pas été réalisés. Depuis 25 ans, les promesses s’accumulent. Il y a eu des déclarations, des courriers et des engagements signés par des élus. Pourtant, sur les problèmes qui concernent directement Saint-Joachim, nous ne voyons pas les avancées attendues.
Le SBVB met pourtant en œuvre des actions pour ralentir l’eau en amont, pourquoi estimez-vous qu’elles sont insuffisantes ?
Le SBVB nous explique que l’Agence de l’eau ne finance pas certains travaux, notamment sur les mares. Mais quand je regarde ce qui se fait ailleurs, je constate que d’autres territoires obtiennent des financements de la part de l'Agence de l'eau. En Seine-Maritime, par exemple, un contrat de 13,25 millions d’euros a été signé pour la période 2026-2030, avec la création ou la restauration de 125 mares. Pourquoi ce qui se fait ailleurs ne serait-il pas possible ici ? Je pense qu’il faut revoir notre stratégie et explorer davantage les solutions de financement, plutôt que de se limiter aux petits aménagements de “zigzags” des cours d’eau en amont qui comme je l'ai déjà dit ne suffisent pas. Un contrat de 15 millions d’euros pour le SBVB a été signé pour la période 2020-2026, avec un financement du département, de la région, et de l’Agence de l’eau à hauteur de 65 %. Une partie des actions porte sur la lutte contre les plantes invasives. Ce n'est pas inutile, mais c'est insuffisant. Et il faut aussi revoir notre manière de travailler. Les décisions ne peuvent pas être uniquement présentées aux élus une fois les choix techniques effectués. Nous devons pouvoir discuter des priorités et participer réellement à leur définition.
Quelles sont selon vous les priorités ?
Je défends cinq grandes actions. La première concerne l’entretien des marais de Brière. La deuxième porte sur les exutoires. Il faut réunir autour de la table les acteurs concernés, notamment le Grand Port maritime, la SNCF, et les industriels dont les infrastructures peuvent empiéter. Nous devons examiner les aménagements qui limitent l’évacuation de l’eau et déterminer les travaux nécessaires. La troisième action concerne la création de zones de rétention en amont. Il faut étudier les endroits où l’eau pourrait être temporairement retenue. Des espaces qui peuvent naturellement accueillir ces volumes d’eau. Ces zones pourraient contribuer à limiter les crues, favoriser l’infiltration de l’eau dans les nappes phréatiques et permettre de conserver une ressource pour les périodes plus sèches. Mais cela doit se faire avec les élus, les propriétaires fonciers et les agriculteurs. Il faut travailler avec les personnes concernées et trouver des solutions adaptées à chaque secteur. La quatrième action concerne la gestion de l’eau saumâtre. Il faut revoir la manière dont on gère les mélanges d’eau douce et d’eau salée, avec un pilotage hydraulique précis. Historiquement, l’eau saumâtre a été utilisée au printemps pour favoriser certaines conditions de biodiversité et limiter le développement de plantes invasives comme la jussie. Il faut examiner comment gérer ces équilibres aujourd’hui. Enfin, la cinquième action porte sur le travail avec les propriétaires des marais privés et les agriculteurs pour l’entretien des canaux, des fossés et des haies. Il faut que tous les acteurs concernés puissent participer à la réflexion.
Venons-en à votre candidature. Pourquoi avoir décidé de vous présenter à la présidence du SBVB ?
Parce que je considère que Saint-Joachim doit être mieux représentée sur les questions hydrauliques. En avril, lorsque David Samzun a rencontré les maires de l’agglomération après les élections municipales, je lui ai expliqué mon point de vue, et que nous voulions nous investir davantage dans la gestion des grands cycles de l’eau et au sein du SBVB. Il m’a fait comprendre que ces compétences resteraient du ressort d’Éric Provost, qui devait également représenter Saint-Nazaire Agglomération pour la présidence du syndicat. De mon côté, on m’a confié la vice-présidence du plan intercommunal de sauvegarde, le PICS. C'est “ un seau vide” ! Nous avons fait confiance au syndicat depuis notre arrivée en 2010. Mais, sur les difficultés que je viens de décrire, nous n’avons rien obtenu. Je ne me serais pas présenté si des actions avaient été menées et si les problèmes avaient avancé. Aujourd'hui, nous n’avons pas d’autre solution que de chercher à renverser la table.
Le premier scrutin, le 19 mai, a donné 13 voix à Éric Provost et 11 à vous. Pourquoi avoir saisi le tribunal administratif ?
J’ai contesté la régularité de l’élection à laquelle doivent participer les élus de 5 intercommunalités. Au moment du scrutin, Cap Atlantique n’avait pas encore désigné ses cinq délégués au conseil syndical. Le président et le premier vice-président de cette intercommunalité n’avaient pas non plus été régulièrement convoqués pour participer au vote. J’ai donc déposé un recours auprès du tribunal administratif de Nantes le 22 mai. Dans son jugement du 15 juillet, le tribunal a constaté ces irrégularités et annulé l’élection. Le faible écart entre les deux candidats, deux voix, a également été pris en compte. Mon recours portait sur le déroulement de l’élection au SBVB et n’était dirigé ni contre Saint-Nazaire Agglomération ni contre l’un de ses vice-présidents. À la mi-juin, lors d’une réunion en présence de maires et de vice-présidents, Éric Provost m’a demandé de retirer mon recours. Puis le 25 juin, un arrêté a mis fin à mes délégations. Avant même le jugement.
Que va-t-il se passer le 13 octobre ?
Depuis 28 ans, je travaille à Airbus. J'y travaille le matin, de 6 heures à midi, puis je passe mes après-midi à la mairie. Je suis élu parce que je veux agir pour ma commune, pas pour les indemnités. Si je veux prendre la présidence du SBVB, c’est parce que je pense qu’il faut changer de méthode. 32 délégués de 5 intercommunalités sont appelés à voter le 13 octobre, à bulletin secret. L'élection se déroulera à Pontchâteau. Il s’agit de choisir entre deux stratégies, car il y a un désaccord de fond sur la manière dont les marais sont gérés. Selon moi, les lois environnementales et les règles liées à la compensation carbone conduisent à privilégier le rôle des marais comme puits de carbone. L’activité industrielle et économique de Saint-Nazaire génère des émissions de CO₂, et les marais sont alors considérés comme un moyen de les compenser. Mais cette logique a des conséquences : on limite certains travaux d’entretien ou de curage pour éviter de libérer du carbone, tout en maintenant les marais en eau. Les agriculteurs, les éleveurs et les propriétaires de marais en subissent les conséquences. Cette année, des jardins situés en bordure des levées se sont retrouvés sous l’eau, et la jussie continue de proliférer. Il faut poursuivre la protection de l’environnement, mais en arrêtant de considérer les marais uniquement sous l’angle du carbone. Éric Provost, qui préside également le Parc naturel régional de Brière, défend une stratégie avec laquelle je suis en profond désaccord. Et je ne signerai pas un chèque en blanc pour la prochaine charte du Parc. Si cela devient nécessaire, je demanderai aux habitants de Saint-Joachim s’ils souhaitent que leur commune reste dans le Parc naturel régional de Brière. Ce sera à eux de se prononcer.