“L’Esprit du surf” : quand les vagues de Pornichet deviennent une introduction à la philosophie
Guillaume Durand vient de publier "L'Esprit du surf - Apprendre à philosopher avec les vagues", un livre qui invite à repenser les grands concepts de la philosophie à travers l'expérience de l'océan.
Maître de conférences en philosophie à Nantes Université et directeur de la consultation d'éthique clinique au Centre Hospitalier de Saint-Nazaire, Guillaume Durand n'est pas le genre de philosophe qu'on imagine enfermé dans sa bibliothèque. Spécialiste de bioéthique, auteur de nombreux ouvrages sur la médecine, le soin et la philosophie du vivant, il est aussi surfeur à Pornichet ou dans d'autres eaux du monde. Et depuis une quinzaine d'années, il a compris que la planche et les livres parlaient le même langage. Serait-il concevable que le surf constitue une expérience philosophique essentielle ? Il interroge son lecteur, et développe une réponse sur 128 pages accessibles et vivantes.
Une expérience fondatrice
« Dans mes livres, j'écris toujours à partir de mes expériences concrètes. J'ai ainsi écrit plusieurs ouvrages sur l'hôpital, nourris de situations personnelles rencontrées au fil des années » explique Guillaume Durand. La nature, l'océan et le surf occupent une place à part dans sa vie, et depuis longtemps, il avait « ce sentiment que le surf constitue une expérience philosophique, et une ouverture à ses différentes dimensions ». Son ambition était d'écrire un livre grand public, accessible aux surfeurs curieux de philosophie comme aux philosophes curieux de l'océan, aux lycéens en quête d'une entrée vivante dans les grands concepts du programme de terminale, « et tout simplement à quiconque a envie de se former à la philosophie, et que le rapport à l'océan et à la nature intéresse ». Le moment fondateur qui déclenchera l'écriture de ce livre est un souvenir très fort, qu'il raconte dès l'introduction, « un 28 novembre, jour de mon anniversaire, lors d'un cours de surf, qui a été une sorte de naissance ». Car philosopher comme surfer, c'est d'abord faire l'expérience du monde. Et c'est de cette expérience-là face à l'océan que tout est parti.
Héraclite avait une planche sans le savoir
Pour Guillaume Durand, le surf n'est pas un sport comme les autres. C'est ce qu'il appelle « un sport de l'immanence. Pas un sport de la maîtrise ». La distinction est fondamentale. « S'il n'y a pas de vagues, il n'y a pas de surf. On dépend de quelque chose qui ne dépend pas de notre volonté ». À la différence du vélo par exemple, outil technique créé par l'homme, et pratiquable quelles que soient les conditions, le surf exige de composer avec la nature, de s'y accorder, d'en accepter la primauté. Et c'est précisément là que la philosophie entre en jeu. Le premier philosophe convoqué par le livre est Héraclite, à qui un chapitre est consacré. Héraclite le surfeur… Ce penseur grec du Ve siècle avant J.-C., père du mobilisme universel, affirmait qu'« on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Dans le surf, c'est exactement ça, « chaque vague est singulière », dit Guillaume Durand. Héraclite est le premier philosophe dans l'esprit du surf, celui qui a compris que le monde est mouvement, événement, flux perpétuel. Dans le même sillon, il convoque Alfred North Whitehead, philosophe du XXe siècle et sujet de sa thèse de doctorat, et Henri Bergson. Des penseurs du mouvement, du rythme et de l'éphémère.
La vague et sa valeur morale
C'est peut-être le chapitre le plus contemporain du livre. Guillaume Durand s'appuie sur deux philosophes peu connus du grand public pour défendre l'idée que la nature n'est pas un simple décor, elle a une valeur morale intrinsèque. Arne Næss, philosophe norvégien fondateur de l'écologie profonde, la distingue de l'écologie superficielle qui protège la nature pour le bénéfice des humains. L'écologie profonde reconnaît que nous faisons partie d'une même communauté que les vagues, les rochers, les oiseaux, les plages. « Nous sommes un élément dans cette communauté », ressent Guillaume Durand, « cette nature est essentiellement constituée de relations. Tout est en relation ». Aldo Leopold, philosophe américain, appelle cela la « communauté terre ». Il développe l'idée qu'une forêt n'est pas un simple assemblage d'arbres qu'on peut abattre et replanter sans conséquences. C'est un tissu vivant de relations dont chaque élément a une valeur propre. Dans ce cadre, surfer une vague n'est pas un acte anodin. C'est entrer en relation avec quelque chose qui mérite respect. « Dans l'expérience du surf, on apprend qu'on ne domine jamais la nature », dit Guillaume Durand. Une leçon d'écologie que ni les discours ni les rapports ne transmettent aussi directement qu'une session dans l'Atlantique.
Liberté, bonheur, réalité
Quelques grands concepts du programme de philosophie de terminale se retrouvent naturellement dans l'expérience du surf. La liberté d'abord. « L'expérience que la liberté, ce n'est pas une indépendance totale. C'est au contraire comprendre comment composer avec la nécessité », explique Guillaume Durand. Face aux vagues, aux courants, à la houle, le surfeur ne peut pas tout contrôler. Sa liberté consiste à trouver une harmonie intelligente avec ces forces qui le dépassent. Il cite Sartre. « On n'a jamais été aussi libres que sous l'Occupation allemande, parce qu'on était obligés de prendre position ». Dans l'adversité des éléments, comme sous l'oppression, on fait l'expérience concrète de sa propre liberté. Vient ensuite la question du bonheur, ou plutôt de la joie, notion que Durand préfère. « Le bonheur, tel que défini par les philosophes, c'est un état stable de satisfaction permanente et complète. Ça n'existe pas. » Ce que le surf procure, c'est autre chose, c'est de la joie. « La joie, c'est un sentiment d'accomplissement. On ressent cette joie lorsque pour la première fois on réussit un take-off. On parvient à faire quelque chose de difficile ». Une joie qui renvoie, selon Aristote, à l'accomplissement de soi, fin ultime de toute activité humaine. Et puis il y a la réalité, la grande question métaphysique : qu'est-ce qui existe ? Le surf donne une réponse empiriste. « Le monde est tel qu'on le perçoit, tel que nous le livrent nos sens », dit Durand. Le surf ouvre vers cette tradition qui fait confiance à l'expérience sensible.
La reconnexion à l'essentiel
Guillaume Durand a grandi au bord de l'Océan, son père était marin, et c'est par le bateau qu'il a connu Pornichet. Une relation à l'eau qui n'a pas toujours été sereine, il a failli s'y noyer à trois ans. Puis est venu le snowboard, le skate, la voile. Et enfin le surf, « dans le surf, il y a un élément qui nous échappe quasiment totalement. L'eau, c'est un élément qui n'est pas palpable, qui a vraiment quelque chose d'unique ». C'est le surf qui lui a permis, dit-il, « de franchir les obstacles de l'existence, comme lorsque j'ai perdu mon père ». C'est une reconnexion à la nature, à soi, aux disparus, « quand je suis dans l'eau, je suis aussi en connexion avec la totalité, et donc avec ceux qui sont partis ». Pour Guillaume Durand, surfer à Pornichet, c'est aussi surfer près du bateau de son père. Quelque chose de métaphysique et de spirituel, qu'il n'essaie pas de rationaliser entièrement. Et puis philosopher comme surfer, c'est accepter que les choses ne se plient pas à nos désirs. « Dans le surf, on fait l'expérience de l'insatisfaction. Il faut y aller mille fois dans l'année pour avoir quelques sessions où on est content de soi. Le monde ne se plie pas à nos désirs. C'est le monde qui décide, pas uniquement nous ». Et c'est précisément là que réside la valeur philosophique du surf. Apprendre à habiter la frustration, l'incomplétude, et à y trouver malgré tout de la joie. Et si ce livre donne envie de philosopher ? Guillaume Durand l'espère sincèrement ! Et s'il donne envie de surfer ? « J'espère davantage qu'il donnera envie de philosopher, comme ça il y aura quand même moins de surfeurs dans l'eau ! ». Guillaume Durand sera en rencontre-dédicace le 11 juin à 18h30 à la librairie Les Oiseaux à La Baule, en compagnie d'Antoine Quinquis, et le 18 juin à 19h à la librairie de Pornichet.
"L'Esprit du surf - Apprendre à philosopher avec les vagues", éditions Arkhê, 128 pages, 17 €.