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Publié par Soizick David, le 08 Avril 2026

Saint-Nazaire : “Au Bon Tapissier” va fermer au bout d’une histoire de famille hors du commun

Artisan tapissier et décorateur, Franck Engler fermera sa boutique de la rue du 28 Février 1943 dans un an, et avec elle, soixante-dix ans d'une histoire tissée entre deux pays, une guerre, et l'amour tenace d'un métier.

Saint-Nazaire : “Au Bon Tapissier” va fermer au bout d’une histoire de famille hors du commun
Franck Engler prendra sa retraite le 1er avril 2027 © Stephen Fleury

L'affichette est discrète, collée dans le coin inférieur de la vitrine. Dans un an exactement, le 1er avril 2027, Franck Engler prendra sa retraite et fermera « Au Bon Tapissier ». Une année d'avance sur l'événement, c'est long, c'est inhabituel, mais c'est profondément cohérent avec tout ce que cet artisan d'art représente, et tout le temps qu'il lui reste encore pour raconter son métier. Un métier passion qu'il doit à son père, ancien prisonnier de guerre allemand qui a décidé, à la fin du conflit, de s'établir ici.

Un sous-marinier échoué à Saint-Nazaire

Tout commence loin d'ici, dans une ville qui n'existe plus vraiment. Le père de Franck Engler est originaire de Schwiebus, bourgade de Silésie que la recomposition des frontières à la fin de la Seconde Guerre mondiale placera, sans lui demander son avis, dans le territoire de la toute jeune RDA. Tapissier de métier dans l'Allemagne d'avant-guerre, il est sous-marinier lorsqu'il est fait prisonnier à Nort-sur-Erdre. Quand la paix revient et que les prisonniers sont libérés, il fait le choix de rester, parce que la ville qu'il laisse derrière lui en Allemagne est désormais de l'autre côté d'un rideau de fer. Schwiebus est perdue. Sa famille, sa sœur, restent là-bas, inaccessibles. Il épouse une Française, originaire de Colmar, et s'installe à Saint-Nazaire, cette cité portuaire dévastée par les bombardements, en pleine reconstruction, où un artisan courageux et habile peut trouver sa place. En 1956, il ouvre « Au Bon Tapissier », 16 rue du 28 Février 1943. L'atelier sent le bois chaud, la laine et les velours. Les premières années sont celles d'un homme qui repart de rien, dans un pays qui n'est pas le sien, avec pour seul capital son savoir-faire et cette droiture tranquille que son fils évoquera des décennies plus tard avec encore de l'émotion dans la voix. « C'était un régal de travailler avec mon père. C'était quelqu'un de très carré, typiquement allemand » sourit-il. Franck marque une pause, et cherche ses mots. « Je pense qu'il a eu énormément de courage de rester ici. Certainement, ce n'était pas forcément facile ».

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L'enfance dans l'atelier

Franck Engler naît en 1963. Il est le cinquième et petit dernier d'une fratrie qui grandit dans l'appartement situé juste au-dessus de la boutique. Le même immeuble, les mêmes escaliers, la même odeur qui monte jusque dans les chambres. « On dormait tous les cinq dans la même chambre, ça crée des liens », se souvient-il avec un sourire. Sa mère est là, française de Colmar, à aider son père, « comme tant de femmes d'artisans à cette époque », et son père descend chaque matin travailler dans cet atelier dont la porte n'est jamais vraiment fermée pour les enfants. Très tôt, Franck est fasciné. Il passe des heures à « jouer du marteau » avec son père, à regarder les gestes, à toucher les matières. Ce n'est pas l'école qui l'attire, c'est ce monde où chaque chose a sa technique. Devenir tapissier n'est pas un pis-aller, c'est un choix pour lui. « Reprendre le métier de mon père, c'était avant tout une passion » témoigne-t-il. Son frère aîné de six ans a fait le même choix avant lui. Il y a quelque chose de puissant dans cette transmission qui traverse une famille sur deux générations et deux pays. En 1979, à seize ans, Franck entre en apprentissage et passe son CAP à Nantes. L'élève est déjà, sans le savoir, à moitié formé.

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Deux générations d'artisans d'art se sont succédées au Bon Tâpissier © SaintNazaireNews.fr

Le métier dans toute sa noblesse

Il faut entrer dans la boutique pour comprendre. À l'avant, les tissus s'accumulent en rouleaux, les échantillons se superposent, les fauteuils attendent sagement. Certains éventrés, leurs ressorts apparents comme des os, d'autres déjà refaits, tendus, prêts à retrouver un salon parisien ou une maison de la Presqu'île. Et derrière, l'atelier. Les outils sont impeccablement alignés avec une rigueur presque militaire. Une quinzaine de ramponneaux de tous diamètres, les pinces à assembler, le maillet à démontrer. Tout est manuel. Tout l'a toujours été. Franck Engler a repris l'activité avec son frère en 1984. Ils n'ont jamais transigé sur la qualité. La mousse industrielle, les agrafes pneumatiques ont bien fait leur apparition dans les ateliers au fil des décennies, et il les ont intégrées, mais sans renier l'essentiel. Franck Engler est même allé se former à l'école Boulle à Paris pour maîtriser les nouvelles matières. Mais la colonne vertébrale du métier, celle qu'il a apprise avec son père, reste intacte. « C'est un travail long qui ne se bâcle pas », insiste-t-il.

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Le travail manuel n'a pas changé, avec des ramponneaux de toutes tailles © SaintNazaireNews.fr

Des histoires de bateaux

“Au bon tapissier” a fait sa réputation et celle de son frère année après année. Pour la restauration de fauteuils de tous styles et toutes époques, bien sûr, mais aussi des habillages de fenêtres, des décors de boîtes de nuit, des banquettes de bars, des portes capitonnées. Et aussi la literie. Franck Engler est le seul à Saint-Nazaire à fabriquer encore des matelas de laine et des sommiers tapissiers. « Des produits cent pour cent naturels », dit-il simplement. Il travaille pour des antiquaires, mais surtout pour des particuliers. Les trois quarts de ses clients viennent de Paris, souvent propriétaires d'une résidence secondaire sur la Presqu'île, qui lui confient leurs meubles et leurs décors avec la confiance qu'on réserve aux rares artisans dont on sait qu'ils ne déçoivent jamais. Et puis il y a les paquebots aussi. Dans les années 1980, Saint-Nazaire construit déjà des géants des mers. Il sort une photographie de son père, (prise quelque part à Saint-Nazaire juste après la guerre, peut-être dans la base sous-marine) où on le voit avec d'autres compagnons, fabriquant des galettes de fauteuils pour un bateau. Quelques décennies plus tard, Franck réalisera, à bord du Sovereign of the Seas, 1 680 caches acoustiques de haut-parleurs qui prendront la mer. « Comme mon père avant moi », remarque-t-il doucement, en posant la photo.

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Au centre, le père de Franck Engler travaille sur des fauteuils de bateaux © SaintNazaireNews.fr

La sœur retrouvée

Il y a dans cette histoire une nostalgie particulière, celle que Franck Engler évoque avec une pudeur mesurée, comme s'il respectait la gravité de ce que son père a traversé sans jamais se plaindre. Car il n'a pas revu sa sœur, restée en RDA, pendant quarante-deux ans. Quarante-deux ans de frontières fermées, d'un continent coupé en deux par du fil barbelé. Quand le mur tombe en 1989, les retrouvailles peuvent enfin avoir lieu. Et Franck se souvient de l'effarement de cette femme qui découvre, un soir, un hypermarché français. Le rayon viande pour animaux. Les vitres électriques des voitures. Tous ces petits conforts devenus invisibles à force d'être évidents. « Mon père avait gardé des liens avec d'anciens prisonniers allemands restés comme lui en France. Il se faisait aussi l'interprète lors des cérémonies au cimetière allemand de Pornichet », dit-il. Franck sait qu'il ne saura jamais tout. Il reste des photos, des lettres, qu'il n'a pas encore eu le temps de faire traduire. « Je vais prendre le temps quand je serai en retraite » assure-t-il.

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Franck Engler est le seul tapissier à Saint-Nazaire à encore travailler les matelas de laine naturelle comme autrefois © SaintNazaireNews.fr

Un an encore, puis le large

Son frère aîné est parti en retraite il y a six ans. Franck lui, devait s'arrêter il y a deux ans déjà. Il a repoussé. Les fauteuils attendaient, les clients aussi, et lui-même n'était pas prêt. Cette fois, c'est décidé et affiché en vitrine, alors il ne peut pas reculer. Le 1er avril 2027, « Au bon tapissier » fermera. « C'est un très beau métier, où l'on peut aussi bien travailler sur une chaise de cuisine que sur un fauteuil estampillé » explique-t-il. Il est aussi conscient de ce que le métier exige, et de ce que l'époque offre. « Dans les métiers d'art, on sauve le patrimoine. Chaque fauteuil a une histoire. J'ai de la chance d'avoir appris ce métier. Je vais partir avec mon savoir-faire. » La phrase contient tout. Il ne cherche pas de successeur, et prépare son départ comme il a toujours préparé ses travaux avec soin et patience. Et puis, il quittera Saint-Nazaire. Il ne pourra pas rester, dit-il, ni passer devant la boutique, « il y a trop de souvenirs ici ». Il ira s'installer un peu plus loin sur le littoral. Son père disait qu'un client à dix francs devait être servi comme un client à mille francs. Franck Engler a appliqué cela pendant plus de quarante ans, dans ce même immeuble, avec les mêmes outils, le même art appris auprès de lui. En attendant, durant 1 an, il reste, et il travaille, comme toujours.

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Au bon tapissier du temps du père de Franck Engler © SaintNazaireNews.fr
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