Saint-Nazaire : aux Beaux-Arts, l’art peut aussi commencer par ce que l’on jette
Lors des portes-ouvertes du site nazairien, des oeuvres réalisées à partir d'objets de la recyclerie Au Bonheur des Bennes ont été exposées.
Ce samedi 7 février, l’école des Beaux-Arts de Saint-Nazaire a ouvert grand ses portes, et ses ateliers, avec les œuvres d’étudiants disséminées dans les différents espaces. Parmi ces oeuvres, plusieurs avaient été créées avec des matériaux issus de la recyclerie Au Bonheur des Bennes, récupérés dans ses “rejets” (livres, objets, cadres, matières diverses). Un projet mené dans le cadre de Reboot, un appel à solutions lancé par Saint-Nazaire Agglomération à l'occasion des semaines européennes du développement durable.
Donner une seconde vie, et questionner la suivante
Le projet Reboot consiste à sensibiliser au réemploi, montrer la “deuxième vie” des matériaux, en introduisant la notion d’économie circulaire dans le domaine de l'art et de la pratique de l'art. Le projet a été monté par Gaëlle Cressent, artiste de l’image et de l’installation, avec Anne-Laure Eckaert, présidente d’Au Bonheur des Bennes. Dans la pratique de Gaëlle, lauréate du prix des arts visuels de la Ville de Nantes, et installée aux ateliers Bonus, l’image se fabrique et se recompose, la photographie y croise volontiers des gestes de montage, de scan, d’assemblage, comme une machine à sculpter. Son workshop méné avec Ollivier Moreels et
Lionel Houée, professeur aux Beaux-Arts, a réuni 17 élèves sur 3 jours. Le principe était de mettre en lien réemploi et pratique artistique, en faisant avec l’existant. Cette contrainte, loin de réduire l’ambition, a souvent déplacé la question de l’œuvre. Si la matière est déjà chargée d’une histoire (un objet usé, un livre annoté, une peluche fatiguée, un cadre démodé), alors la création consiste autant à écouter cette mémoire qu’à la contredire et la refaire vivre sous une autre forme. Et la recyclerie, dans ce dispositif, devient une incroyable réserve de récits en suspens.
L'écoconception dans l'art
La recyclerie devient une interface entre ce qui sort, ce qui reste, et ce qui attend ces objets délaissés. Mis au milieu de ces circulations, les étudiants ont fait preuve d'imagination, en portant un regard contemporain sur l'existant. L'une est partie d’un vieux poupon photographié, scanné, puis recomposé. D’autres ont récupéré des cartes numériques, pour y cultiver un blob, et faire dialoguer mémoire digitale et vivant. Une autre est tombée sur des livres et catalogues scientifiques des années 70, en a extrait le vocabulaire, joué avec les mots, et présenté l’ouvrage comme une relique, pour montrer comment il revient recontextualisé. Les étudiants ne se contentent pas de transformer la matière, ils interrogent aussi son statut. Ce rapprochement entre art et matériaux traverse d'ailleurs depuis longtemps l’histoire de l’art moderne et contemporain, tantôt par choix esthétique, tantôt par nécessité économique, tantôt par critique de la société de consommation. Aujourd’hui, il résonne autrement, parce que la contrainte écologique transforme les conditions mêmes de production des œuvres, des expositions et des décors. Dans le spectacle vivant, par exemple, la scénographie se réorganise autour de l’écoconception, du stockage, de la durée de vie et du réemploi des matériaux.
Des rebuts devenus recommencements
Les workshops ont abouti sur des oeuvres, ou l'initiation de plus vastes projets. La question n’étant plus seulement “quoi créer ? Mais avec quoi, pour combien de temps, et que devient-ce après. Les techniques aussi ont été discutées. Faut-il visser ou coller ? Parce que l’œuvre, une fois réalisée, devra peut-être, elle aussi, retourner dans une boucle. Gaëlle Cressent pose une autre question aux étudinats à travers ces workshops. Comment fabriquer une œuvre qui contienne déjà l’hypothèse de sa transformation, de son démontage, et de sa redistribution ? Au final, cette journée portes ouvertes a aussi exposé l'idée que les rebuts ne sont pas seulement des restes, mais déjà des commencements.

