À Saint-Nazaire, un greeter tintinophile fait découvrir la ville à travers les planches d’Hergé
Depuis ce printemps, un retraité propose des balades à vélos en suivant les 7 vignettes géantes d’Hergé disséminées entre la gare et le port.
On le retrouve au bord de la route, juste avant le pont de la Matte, pochette sous le bras. Patrick Warin a rejoint ce printemps le réseau des greeters et propose une exploration de Saint-Nazaire guidée par les planches de Tintin. Très vite, la promenade se transforme en récit vécu : documents d’archives, extraits de BD, copies de planches originales sorties pour faire coïncider la ville et l’album. Et en route pour Saint-Nazaire, mille sabords !
Le greeter, un habitant qui ouvre des portes
Un greeter, c’est d’abord un habitant bénévole qui accueille gratuitement des visiteurs pour une rencontre authentique, hors des sentiers battus, dans des spots parfois secrets, avec un regard de « dedans », celui de quelqu’un qui vit ici et aime sa ville. C’est exactement le portrait de Patrick Warin, néo-Nazairien depuis quatre ans, installé au centre-ville et pleinement épanoui dans l’environnement urbain et associatif. « C’est le hasard, j’ai eu la chance de trouver en la personne de Jean-Claude Chemin, non pas mon double mais mon frère : comme moi fan de Jacques Tati et d’Hergé. Quelle joie de finir sa vie en partageant cette passion ! » sourit-il. Jean-Claude Chemin perpétue le souvenir de Tintin avec l’association Les 7 Soleils : c’est lui qui est à l’origine des planches XL disséminées en ville, pour lesquelles il avait, à l’époque, obtenu les droits directement auprès de la veuve d’Hergé. Tintinophile jusqu’au bout des ongles, Patrick connaissait déjà le lien entre la cité portuaire et l’œuvre d’Hergé avant même de s’installer ici. Bénévole aussi à l’accueil des marins, il a eu envie, en devenant greeter, de transmettre à son tour tout ce qui lui avait été offert à son arrivée.
Les 7 Boules de cristal comme déclencheur
Départ devant la toute première vignette en métal laqué posée en 1995 : une scène des 7 Boules de cristal. Patrick remet l’intrigue sur ses rails. Tintin et le capitaine Haddock cherchent le professeur Tournesol, enlevé, et l’enquête les mène à Saint-Nazaire. Pourquoi ici ? Il déroule l’histoire éditoriale : publiée d’abord dans Le Soir pendant la Seconde Guerre mondiale, la série est interrompue quand Hergé, suspecté pour avoir publié sous l’Occupation, est interdit de parution en septembre 1944, puis reprend en septembre 1946 dans le Journal Tintin, une fois lavé de tout soupçon. Dans cette deuxième mouture, Saint-Nazaire s’impose comme port-clé, point de départ des lignes transatlantiques : Patrick rebondit alors sur le récit de ces lignes, leur ancrage autour de l’actuelle base sous-marine, et les inévitables anachronismes. Hergé n’est jamais venu à Saint-Nazaire et, au moment où il publie, la ville est détruite. « Il recrée une réalité qui n’est pas conforme mais qui est plausible » explique Patrick, documents à l’appui. Et pourtant, sur les planches, grues, rails et quais dessinent une ville étonnamment ressemblante.
Méan-Penhoët, la gare en cul-de-sac et les traces du quotidien
La balade prend un tournant historique devant la deuxième vignette, dans le quartier de Méan-Penhoët. En suivant Tintin, on apprend qu’avant-guerre, l’entrée de la ville se faisait par la rue de Nantes, qui mène à la rue de Trignac et à la rue des Chantiers. L’ancienne gare (aujourd’hui théâtre ) était implantée en cul-de-sac, pile face au quai désormais occupé par la base sous-marine : c’est de là que partaient les Transatlantiques. Patrick sort des photos d’époque et les juxtapose aux cases d’Hergé : la ville d’hier, pourtant imaginée par le dessinateur, coïncide avec les témoignages. Il détaille les commerces et cafés qui animaient le quartier. Il en reste des traces sur les immeubles aux portes-fenêtres basses, rappel de ces bistrots où les ouvriers des Chantiers déjeunaient. Près de la gare, digression savoureuse : les frères Pereire, concessionnaires de la ligne Paris-Orléans et aussi de la ligne vers l’Amérique latine, fortunes du Second Empire qui ont marqué l’histoire locale. Ancien professeur d’histoire, Patrick prend le temps d’expliquer, de répondre, d’adapter chaque étape au public qu’il a devant lui.
Grues, rails et contre-plongée : le langage visuel d’Hergé dans la ville
Au pied de la base sous-marine, on compare le décor réel et les albums : les alignements de rails, la silhouette des grues. Une grand-mère et ses petits-enfants s’arrêtent, eux aussi fans de Tintin : la preuve que l’histoire traverse toujours les générations. Patrick n’oublie jamais de raconter le fil des 7 Boules de cristal et d’évoquer le général Alcazar, personnage récurrent apparu pour la première fois dans L’Oreille cassée — et que l’on imagine aisément embarquer ici même pour l’Amérique du Sud. Plus loin, à côté du quai du Commerce, Patrick montre l’une de ses planches préférées. « C’est une mise en scène cinématographique. C’est une contre-plongée » commente-t-il en dévoilant des copies de planches et des extraits. L’occasion d’expliquer la fameuse « ligne claire » d’Hergé, sa lisibilité, son découpage, et de parler cargaisons, soutes et bateaux, comme si un transatlantique pouvait surgir au bout du quai.
Seamen’s Club, albums au long cours, et table d’orientation de Tintin
La promenade passe devant l’accueil des marins : au Seamen’s Club, des albums de Tintin trônent en rayon. Le petit reporter et son chien sont connus des équipages du monde entier. Le final se joue quelques pas plus loin, à la table d’orientation de Tintin : une sculpture contemporaine qui assemble la proue du France et la poupe du Karaboudjan, deux navires mythiques des albums. On y lit les ports visités par Tintin, leurs latitudes et longitudes, leurs pays, et même deux lieux imaginaires tout droit sortis des aventures. Réalisée en 2011 par des élèves en chaudronnerie (un clin d’œil appuyé au savoir-faire nazairien), la pièce a été restaurée récemment et s’illumine désormais de leds bleus. Patrick aime clore ici : un superbe spot où l’art public, la mémoire portuaire et l’univers d’Hergé se répondent. On repart conquis, avec l’impression d’avoir tenu ensemble les fils du réel et du dessin. Un petit trésor pour tintinophiles de toutes générations, que l'on soit visiteur d'un jour ou habitant de toujours.
Balade greeter à Saint-Nazaire sur les traces de Tintin avec Patrick Warin • Durée 1h à 1h30 • Gratuit • Possibilité aussi de faire la balade à pied • Renseignements et réservations auprès de Saint-Nazaire Renversante au 02 40 22 40 65 ou par email à contact@saint-nazaire-tourisme.com.