Entretien avec Matthias Tavel : « il est temps de bâtir la marine à voile du 21e siècle »
Adopté à l'unanimité ce mardi 12 mai, le texte sur la propulsion vélique des navires est une victoire pour le député de la 8ème circonscription de Loire-Atlantique Matthias Tavel.
Mardi 12 mai 2026, l'Assemblée nationale a adopté à l'unanimité une proposition de loi visant à accélérer le développement du transport maritime à propulsion vélique. Un vote rare par son consensus, sur un sujet qui mêle souveraineté industrielle, transition écologique et emplois locaux. Pour Saint-Nazaire et ses Chantiers de l'Atlantique, déjà à la pointe des technologies de propulsion par le vent, ce texte représente une opportunité majeure de consolider une filière en plein essor. Matthias Tavel, député LFI-NFP de la 8ème circonscription de Loire-Atlantique, est l'une des chevilles ouvrières de cette loi. Co-organisateur d'un colloque préparatoire en septembre dernier avec des parlementaires de plusieurs groupes, il a également fait adopter plusieurs amendements pour que les aides ciblent en priorité l'industrie française et les infrastructures portuaires. Au lendemain du vote, il revient sur les enjeux du texte, ses ambitions pour la filière, et les batailles qui restent à mener.
Que contient la proposition de loi adoptée à l'unanimité le 12 mai, en quoi est-elle importante pour Saint-Nazaire ?
C’est suffisamment rare pour être souligné : l’Assemblée nationale a adopté ce mardi à l'unanimité une loi de soutien à la propulsion “vélique” des navires de marine marchande, c’est-à-dire l’usage de la force du vent. Un principe de plus de 7000 ans, remis au goût du jour par le développement récent de technologies de pointe dans lesquelles la France est pionnière. C’est un texte important pour notre souveraineté, pour le climat et c’est aussi un texte important en particulier pour Saint-Nazaire et ses emplois. Pour notre souveraineté et pour le climat, car nous devons sortir de notre dépendance au pétrole. Le transport maritime est déjà responsable d’environ 1 milliard de tonnes de gaz à effet de serre émis chaque année, et les volumes de fret sont en augmentation constante. Si rien n’est fait, ce secteur serait responsable de 16% à 20% des émissions mondiales à l’horizon 2050 ! Et c’est un texte important pour Saint-Nazaire et ses emplois car il vise à soutenir des commandes pour la construction de tels navires ou d’équipements (mâts et voiles) et les Chantiers de l’Atlantique sont à la pointe sur ces sujets.
Comment y avez-vous participé ?
En amont de cette loi, j’ai co-organisé en septembre dernier avec mes collègues députés Eric Coquerel (LFI-NFP) et Christine Arrighi (Ecologistes & Social) un colloque sur le sujet avec les différents acteurs de la filière. La loi votée contient d’abord une définition qui apporte de la sécurité juridique, et plusieurs aides ciblées pour soutenir l’investissement et créer un fonds de soutien à la décarbonation du transport maritime. Lors de l’examen, j’ai fait adopter plusieurs amendements pour que les aides ciblent l’industrie française, et pour que le fonds de décarbonation intervienne aussi pour la modernisation des infrastructures portuaires liée à cette bifurcation. La France dispose de nombreux atouts technologiques dans ce secteur : il faut que les aides participent bien à nos équipementiers et à nos chantiers, plutôt qu’à des acteurs à l’étranger, et qu’elles soient bien conditionnées à un investissement et à un gain écologique réel.
Le Neoliner Origin, conçu à Nantes mais construit en Turquie, est-ce pour vous un cas d'école ?
Oui. Comme le Canopée qui transporte des tronçons de la fusée Ariane, le Neoliner Origin est un cargo capable de transporter des engins de chantiers, des véhicules, etc. On est sur du transport lourd, sérieux, ambitieux. Le gréement est issu des Chantiers de l’Atlantique. Mais le navire a été construit en Turquie. Notre ambition est, à partir des équipements où la France est leader, de consolider et renforcer notre filière de la construction navale dans son ensemble.
Vous avez obtenu que le suramortissement soit réservé aux navires produits en France. Combien de chantiers navals français sont aujourd'hui capables de construire des navires véliques ?
La loi encourage la construction des navires et des équipements en France, ce qui est l’objectif. Mais elle permet aussi de soutenir la construction uniquement de l’un ou de l’autre pour ne pas retarder les commandes. L’impératif écologique et industriel ne peut pas attendre qu’on puisse tout produire en France à court terme. Mais on ne subventionnera pas des achats faits par des armateurs qui seraient exclusivement commandés à l’étranger, l’argent public des français ne doit pas être dilapidé. Sur les capacités, il n’y a pas de réelle contrainte propre au vélique, c’est aussi son atout. Comme pour la construction de tout navire, c’est surtout la taille de celui-ci qui contraint le chantier qui peut le construire, et la compétence des bureaux d’études et des salariés pour plancher sur des navires innovants. A titre d’exemple, outre les chantiers de l’Atlantique qui sont capables de faire les deux, le chantier Piriou est aussi engagé sur le vélique, en partie à Concarneau mais aussi en partie au Vietnam aujourd’hui. L’esprit de la loi c’est d’aider à relocaliser cette partie. Sans oublier les équipementiers, par exemple à Lorient mais aussi à Montoir comme CWS.
PUBLICITÉ LOCALEVotre groupe a soutenu le texte tout en le jugeant insuffisant sur le financement. Quel niveau d'investissement public serait selon vous à la hauteur des enjeux ?
Cela illustre toute l’hypocrisie du pouvoir macroniste sur ce sujet : d’un côté le gouvernement clame soutenir cette filière, de l’autre les engagements pris en matière de financement ne sont pas tenus ! Le 26 mai 2025, lors du Comité interministériel de la mer à Saint-Nazaire, M. Bayrou alors premier ministre a pris l’engagement de flécher l’ensemble des revenus de la taxe carbone payée par le transport maritime à la décarbonation de ce secteur. Cela aurait dû représenter au moins 90 millions d’euros, une somme dont le secteur a bien besoin car les investissements se chiffrent en milliards ! Mais dans le budget Lecornu, la promesse a disparu : il ne reste que 30 millions d’euros de crédits de paiement, trois fois moins, et tous les amendements que nous avons déposés au budget pour rétablir la promesse gouvernementale ont été refusés par le gouvernement et son 49.3. Il faut obtenir un engagement ferme de flécher au moins les 90 millions d’euros promis.
Vous avez demandé justement un rapport sur le fléchage des quotas carbone (ETS) vers la décarbonation maritime
La demande de rapport sur ce sujet est justement un moyen de rappeler au gouvernement ses engagements. Malheureusement les règles de l’Assemblée nous empêchent de déposer des amendements pour forcer l’inscription de l’engagement financier. Ce n’est possible que lors de l’examen du budget, mais le gouvernement les a rejetés. La demande de rapport sur le texte examiné hier était donc le moyen à notre disposition pour le rappeler à ses engagements et continuer le combat parlementaire. Nous ne lâcherons pas : la filière représente un enjeu d’importance pour la transition écologique et la lutte contre le changement climatique ; et aussi un enjeu d’importance pour ses emplois, en particulier dans le bassin nazarien.
La filière vélique représente aujourd'hui environ 1 000 emplois en France, avec un objectif de 4 000 d'ici 2030. Ces projections vous semblent-elles réalistes ?
Les 1000 emplois actuels concernent environ 25 navires en opération ou en commande. Avec l’objectif porté par la filière de construire plusieurs centaines de navires d’ici 2030, on voit que le potentiel de développement de la filière est en effet très important. Mais pour celà il faut justement une loi pour sécuriser et accélérer son développement, et c’est ce que nous avons voté hier.
Les armateurs traditionnels restent largement tournés vers les carburants alternatifs (GNL, méthanol) plutôt que vers la voile. Comment convaincre les acteurs établis de franchir le pas ?
Le GNL supprime les émissions de particules fines mais il ne répond pas à l’enjeu de décarbonation. Les carburants de synthèse nécessitent tous une production d’énergie, coûtent plus cher que le pétrole ou le GNL et prennent plus de place sur un navire. Pour parler seulement en termes économiques, on estime que le passage à des carburants “verts” représenterait une multiplication par 2 à 8 du coût de l’énergie pour ces navires ! Alors que le coût de l’énergie représente déjà 20 à 30% des coûts des armateurs, et sans compter que depuis le début de la guerre et la fermeture du détroit d’Ormuz, le prix du gazole marin a explosé. Le vélique présente plusieurs avantages indiscutables. Avec la réduction du transport lui-même, il est le seul moyen de réduire à la source le besoin de carburants quel qu’il soit. L’idéal est bien sûr que le vélique soit la propulsion principale, et la loi prévoit d’aider spécifiquement cet objectif. Mais le vélique présente aussi un intérêt comme propulsion complémentaire, y compris en “retrofit” c’est-à-dire mis en œuvre sur des navires existants. Il permet donc pour une flotte de faire des gains de décarbonation réelle et de coût carburant très simplement, parfois jusqu’à 20%. Et pour des navires neufs, les gains se situent entre 30 et 80%. Le vent est une énergie 100% décarbonée et 100% renouvelable. Et il est aujourd’hui plus sûr de compter sur le vent que sur le prix du pétrole ou la disponibilité de l’hydrogène.
La loi sera-t-elle suffisante, ou faudra-t-il un texte plus contraignant pour que la filière passe vraiment à l'échelle industrielle ?
Pour nous c’est un premier pas important et indispensable. Mais nous sommes partisans d’une réelle planification écologique et industrielle. Je l’ai dit, les enjeux de décarbonation et d’emplois sont d’importance : il faut planifier la décarbonation du transport maritime comme de l’ensemble de l’économie. Sobriété, énergies renouvelables, électrification : c’est une grande bifurcation que nous devons réaliser. Ce sera un des enjeux des débats de 2027 car la décennie de M. Macron a fait perdre énormément de temps sur ce sujet.
Après l'Assemblée, quelle est votre feuille de route pour que cette loi soit rapidement suivie d'effets ?
Cette loi doit maintenant être votée au Sénat. Pour aller vite, le gouvernement doit se saisir du sujet pour la mettre à l’ordre du jour. L’Assemblée a adopté la loi à l’unanimité en 4 heures. Qu’on ne nous dise pas qu’il n’y a pas le temps au Sénat. Mais l’absence du ministre des Transport et de celle de la Mer hier lors de l’examen n’est pas un bon signal. Pas plus que la promesse non tenue sur les montants pour la décarbonation du secteur dans le budget. Le gouvernement veut-il réellement soutenir la filière ? La propulsion vélique invite à repenser le transport maritime et le rôle des ports de commerce notamment les ports secondaires, à repenser le lien entre chargeur, collectivité et armateurs, par exemple sous la forme coopérative, à l’image de Windcoop. Il est temps de bâtir la marine à voile du 21e siècle ! La France a tout à y gagner.