Port de Saint-Nazaire : le RORO3 entre en forme Joubert pour sa cure décennale
Ce mardi 12 mai, nous avons suivi aux côtés des équipes du port la manœuvre de l'entrée du ponton roulier n°3 dans la forme Joubert, pour un arrêt technique qui ne se produit que tous les 10 à 15 ans.
Le RORO3, ce ponton qui permet le chargement et le déchargement par roulis des navires à Montoir-de-Bretagne, a quitté le terminal roulier à la mi-avril pour rejoindre le quai des Grands Puits. Ce mardi matin, il franchissait une nouvelle étape en entrant dans la forme Joubert, pour un carénage et un arrêt technique complet. Cette manœuvre d'apparence fluide est l'aboutissement de plusieurs mois de préparation, avec une dizaine d'acteurs mobilisés simultanément, et une logistique millimétrée que Samuel Rabiller, responsable exploitation Formes & Écluses depuis vingt ans, supervise de main de maître. Car ce type d'opération ne s'improvise pas. Chaque centimètre compte. Chaque minute compte aussi, comme chaque paramètre de marée, de vent, ou de disponibilité des équipes. Reportage.
Des semaines de préparation avant la moindre manœuvre
Avant que le ponton roulier ne s'avance dans la forme Joubert, il a fallu évacuer ses eaux, et nettoyer. L'opération a véritablement démarré le 2 mai, au départ de l'Orient Express Corinthian. Vider la forme a alors pu commencer, un processus qui prend environ quinze heures à raison d'un mètre par heure. « Par souci d'économie, on procède d'abord par gravitation, c'est-à-dire qu'on attend la basse mer. Puis on passe au pompage, et on procède à des chasses côté amont au moyen de trois vannes aqueducs », explique Samuel Rabiller. Sur le même principe qu'une chasse d'eau, une vague est envoyée sur le fond pour déloger la vase plusieurs fois de suite. Et de vase, il y en avait cette fois-ci. Deux mètres s'étaient accumulés. Plus que d'ordinaire. « En théorie, on vide la forme après chaque exploitation. Mais avec la venue régulière du navire Vol au Vent, qui transporte les éoliennes du parc offshore Emyn, la forme a été laissée à plusieurs reprises en eau. Le fait d'ouvrir et fermer, ajouté aux différents transferts récemment nécessaires pour les Chantiers de l'Atlantique, a apporté pas mal d'envasement », explique le surperviseur de l'opération. Cela s'est traduit par plusieurs jours de travail pour une équipe du Pôle Environnement Portuaire, armée de chariots pousseurs, et de lances incendie, pour nettoyer le fond centimètre après centimètre.
L'attinage, ou l'art de poser un ponton au millimètre
Une fois la forme nettoyée, place aux menuisiers. Une équipe de sept à huit personnes spécialisées est intervenue pour réaliser l'attinage, c'est à dire la mise en place des tins, ces blocs de bois et de métal sur lesquels va reposer le RORO3 une fois la forme asséchée. Plus de quarante tins ont été disposés avec soin sur le fond de la cale, selon un plan précis calculé en fonction de la géométrie du ponton. Mais cette fois, l'opération comportait une subtilité supplémentaire. « Elle a été très technique, car nous avons déjà anticipé l'opération qui suit », souligne Samuel Rabiller. En effet, dès la mi-septembre, un navire des Chantiers de l'Atlantique doit à son tour entrer dans la forme Joubert, et se positionner en dessous du RORO3. Les tins ont donc été surélevés pour ménager l'espace nécessaire au prochain attinage. Deux opérations imbriquées l'une dans l'autre, préparées simultanément, dans un espace partagé.
À 9h, la manœuvre débute
La forme est à nouveau remplie, et les conditions sont parfaites ce mardi matin. Pas un souffle de vent, un soleil franc. « Il y a peu de fardage, c'est-à-dire de surface de prise au vent, car le ponton est plat », observe Samuel Rabiller. Le fardage, c'est ce phénomène qui fait dériver un navire à bâbord ou à tribord sous l'effet du vent, et qui peut transformer une manœuvre de précision en exercice périlleux. Aujourd'hui, le risque est quasi nul. À 9h précises, le pousseur de la Compagnie Ligérienne de Transport (CLT) commence à guider doucement le RORO3 vers la forme. Un pilote de Loire est embarqué à bord et guide la manœuvre en liaison constante avec le commandant du pousseur. Les lamaneurs sont déjà postés, prêts à tendre ou à détendre les amarres selon les besoins. L'essentiel de la manœuvre se fait quasiment à l'oeil, les repères sont limités, les marges aussi. Seul le pilote de Loire dispose d'un système de positionnement autonome avec balise GPS. Une fois le ponton bien avancé, un fil de lignage est positionné à l'avant et à l'arrière pour garantir que l'échouage se fera très précisément sur les tins. « Et là on sera quasiment au centimètre », indique Samuel Rabiller. Avant 11h30, la circulation est déjà rétablie. Dans les minutes de marge prévues. « 11h45 maximum, pour la débauche », avait-il insisté en début de matinée. Pari tenu.
Une opération d'équipe, une question d'expérience
Pour accomplir à la perfection cette manœuvre, il y a une dizaine de personnes mobilisées en simultané : lamaneurs, chaudronniers, menuisiers, équipe des formes, grutiers, pilote de Loire, commandant du pousseur. Sans oublier une équipe de soutien opérationnel chargée de bloquer la route, de gérer les riverains et de les réorienter éventuellement. « C'est toute une logistique à anticiper », résume Samuel Rabiller, qui souligne que chaque acteur doit être disponible au même moment, ce qui, dans un port en activité permanente, ne va jamais de soi. Les profils sont variés et polyvalents. À la fois chauffeurs de grue, électriciens, mécaniciens, maîtrise, menuisiers, et navigants. La polyvalence est une nécessité dans ce métier. Et elle s'acquiert dans la durée. « Il faut compter trois ans pour bien connaître ce genre d'opération, et cinq ans pour être vraiment expérimenté », précise le superviseur. L'expérience, c'est aussi savoir que tout peut basculer. « On ne décide pas de faire une manœuvre parce qu'il est 6h ou 8h du matin. On fait une manœuvre parce que la mer est là. C'est toujours la mer qui choisit » insiste-t-il.
Quatre chantiers en un
Le RORO3 est entré dans la forme. C'est fait. Mais l'opération n'est pas terminée pour autant. Le pompage a démarré dans l'après-midi. Dix à douze heures seront nécessaires pour vider l'eau restante. Dès 14h, la descente continuera par gravitation avec la marée descendante. L'échouage complet du ponton roulier, c'est-à-dire sa mise à sec définitive sur les tins, est attendu ce mercredi 13 mai au matin. L'arrêt technique et le carénage proprement dit ne débuteront, eux, que le 18 mai. Et le 18 mai marque en réalité le début d'une période extraordinairement dense. « On sera dans une phase un peu particulière », explique Samuel Rabiller avec une forme de satisfaction. En effet, quatre chantiers distincts vont se dérouler simultanément : l'arrêt technique du RORO3, la préparation de l'attinage pour le navire des Chantiers de l'Atlantique attendu mi-septembre, le renforcement du radier pour l'installation d'une future porte amont, et un dévoiement de la canalisation de la CARENE qui alimente toute la zone. « Question temps et espace, c'est un tempo parfait. On est au maximum de l'optimisation ou presque », conclut-il.
Une vision à dix ans
La forme Joubert est bien plus qu'un bassin. « C'est une forme, mais aussi une écluse », rappelle Samuel Rabiller. Elle s'inscrit ainsi au cœur de la chaîne logistique des Chantiers de l'Atlantique, son principal utilisateur, qui s'en servent pour les déplacements avant la phase d'armement. L'an passé, on a compté dix-huit entrées liées au Vol au Vent, et entre dix et quinze transferts pour les Chantiers. « C'était une bonne année », note Samuel. Le planning de la forme est calé quasiment jusqu'en 2034 pour les Chantiers de l'Atlantique, sans compter les autres utilisateurs. Les infrastructures elles-mêmes évoluent. La porte aval a été remplacée en 2009. La porte amont est aujourd'hui en cours de fabrication pour une installation à venir. Sans oublier, en parallèle, la construction des éperons et du Havre de Fort Boyard. Le port ne connaît pas de pause. Alors, pour que les milliers de personnes qui embauchent chaque matin ne soient pas retardées par les opérations portuaires, le port ne ménage pas ses efforts de communication. Les équipes peuvent compter sur l'application « À bon port » et les réseaux sociaux, qui permettent de prévenir les riverains, et les industriels en temps réel, lesquels informent à leur tour leurs salariés. Car dans le port de Nantes Saint-Nazaire, c'est toujours la mer commande. Et tout le reste s'organise autour.